Jeudi 18 septembre 4 18 /09 /Sep 13:58

A y est. Fini. Tu le crois, toi ? J’ai fini par changer.
Je suis assise sur une chaise du CDI, mon sac à ma droite, ce drôle d’engin informatique qui marche une fois sur deux face à moi, et deux heures à tuer. Qu’est-ce que j’écris ? Des conneries ?
J’ai encore des myoclonies. J’ai mal dormi cette nuit…Pourtant, c’est pas l’épreuve de ce matin qui m’inquiétait. En fait, je sais pas trop…J’avais révisé, c’est pas ça le problème. Enfin…révisé…j’ai relu les Contes de Perrault, hier soir. D’ailleurs, c’est le sujet que j’ai choisi. Avais-je vraiment le choix ?
Aujourd’hui, je me demande si j’ai vraiment fait le bon choix. Jusqu’ici, mon bac, j’y croyais…Un peu…Le minimum nécessaire. Mais aujourd’hui, je crois que je l’aurai pas. En voyant mes résultats en philo, en histoire-géo,…Heureusement qu’il y a les langues.
Maintenant que je suis partie à écrire, je veux plus m’arrêter. J’ai appelé Jean-Claude pour lui dire que je prenais le car de six heures ce soir, celui qui passe à six heures et demi, mais qu’on appelle quand même le car de six heures…Ca me laisse 8h. Je sais pas si je resterai scotchée les huit heures d’affilée face à cet ordi. On verra.
N’empêche, j’ai fini par changer.
Samedi, dimanche, lundi, mardi, et aujourd’hui mercredi,…J’ai bossé, j’ai fait du piano, j’étais un peu excitée, et sûrement un peu chiante. Mais au moins, je souris. Je ris. Je fais sourire. Je fais rire. J’m’amuse de la vie…Je joue aussi avec le français, avec les mots, avec les phrases,…Je parle plus aussi bien français, mais c’est fait exprès, juste parce que ça m’amuse. C’est bête. Je sais. J’assume.
Demain, c’est la Saint-valentin. En fait, je m’en fiche, mais j’ai envie de parler de Jérémy, et il fallait bien que je trouve quelque chose pour lancer le sujet. Ce matin dans la voiture avec Jean-Claude, on a commencé une conversation étrange. J’ai dit que j’étais une gamine et que je le savais, mais que non seulement ça n’était qu’un aspect extérieur de moi-même, et que sans ça, je tiendrais pas le coup. Et lui m’a dit qu’il comprenait que je ne veuille pas quitter ce monde enfantin parce que j’avais été en quelque sorte privée de cette période de ma vie. Je lui ai expliqué que c’était pas ça. Que je ne voulais pas être enfant, parce que j’avais trop souffert ; mais que je ne voulais pas être une adulte, parce que les adultes sont méchants. Lui m’a répondu que non, que tous les adultes n’étaient pas méchants. Sur ce point, on n’était pas du même avis. Et là, c’est sorti un peu spontanément, j’ai dit : " Jérémy, lui, il n’était pas méchant ". D’une certaine manière, ce que j’ai dit m’a fait peur. Je ne trouverai jamais un autre Jérémy. D’ailleurs, je n’en ai pas envie. C’est toujours lui, et juste lui, qui est dans mon cœur. Il ne laisse la place pour personne d’autre.
•    Oui, mais Jérémy, il…
•    …est mort.
Ça aussi, c’est sorti spontanément. Je voulais dire que la seule personne, le seul adulte en qui je pouvais avoir confiance, le seul sur toute la planète qu’on pouvait vraiment trouver…Bien, il n’était plus sur cette foutue planète.
•    D’une part, oui, mais aussi, il avait pas un bon mode de vie, il avait des fréquentations pas très sympas …
Ça, ça m’a touchée en plein cœur. J’ai pris la défense de l’amour de ma vie, j’ai dit qu’on ne lui avait pas tant laissé le choix. Quand Jean-Claude m’a demandé qui ne lui avait pas laissé le choix, j’ai baissé la tête et posé mon regard où j’ai pu. Il a commencé à me dire que les adultes avaient bien souvent le choix dans leur vie. J’ai vu le car arriver, je suis descendue de la voiture, j’ai souhaité une bonne matinée à mon chauffeur et je me suis dépêchée de monter dans ce car, qui d’ailleurs est toujours obligé de m’attendre.
J’aime pas qu’on insulte Jérémy. Et pour moi, ce qu’avait dit Jean-Claude ce matin, c’était une insulte. Bien sûr, il aurait pu éviter de se mêler à tous ces salauds, mais d’une certaine manière, la vie ne lui avait pas laissé le choix. Lui, il avait souffert. Quand on vit dans un squat, on doit s’adapter aux personnes avec lesquelles on vit, si on veut pas prendre de risques…Ça ne va sûrement pas plaire aux autorités ce que je dis-là, en supposant qu’un jour les " autorités " lisent ces mots, mais il y a quand même un paquet de personnes en France qui n’ont pas d’existence officielle, dont la vie passe inaperçue, et la mort aussi d’ailleurs…Des personnes qui vivent dans des lieux où on ne penserait pas pouvoir vivre, qui travaillent au noir, qui volent des voitures et les traficotent pour pouvoir rouler 15 jours avec,…Et oui, ça existe. C’est même parfois le cas pour des familles entières. Et personne n’en a rien à foutre, je suis même sûre que si les gens étaient au courant, y en a pas beaucoup qui se bougeraient pour réagir. Les flics en arrêteraient quelques uns de temps à autres, les mettraient dans un truc de réinsertion, dans des centres d’accueil, renverraient les étrangers pour qu’ils se retrouvent dans la même situation mais plus en France,…Tout ça pour leur bien. Ces hommes, ces femmes, ces enfants parois, n’ont pas d’existence officielle. Ils sont des corps, des êtres vivants, parfois ils n’ont même pas de nom de famille, ils ne savent même pas pourquoi ils vivent où ils vivent, ni même qui les a fait venir au monde. Personne ne sait qu’ils existent. Ou presque.
Moi, je sais qu’ils existent. J’aimerais faire quelque chose pour eux, mais je sais pas. Et de toute façon je peux pas. Les rares fois où j’ai parlé d’eux, on a refusé d’admettre que c’était possible…Il y en a tellement, des gens, comme ça, des " hommes ", qui nient la vérité, parce qu’ils ne veulent pas reconnaître qu’ils ont laissé d’autres souffrir.
Jérémy était l’un d’eux. Quand je l’ai rencontré, il était en Vendée, parce que toute sa bande était là, parce qu’il y en avait d’autres. Même dans ce département paumé, campagnard, il existait, il existe peut-être encore, des lieux où vivent des " inexistants ". Lui ne connaissait que ses parents (mais c’était déjà pas mal), et sa bande. Sa bande, c’était ceux avec qui il avait vécu jusqu’ici, c’était un peu sa famille. Mais quelle famille !
Je n’oublierai jamais ce jour-là. C’était en été, en juin 2006. Je sortais d’un temps à l’hôpital qui avait été suivi de quelques jours à Paris.
J’étais à vélo. Le hasard avait voulu que deux situations similaires m’arrivent, avec un petit espace-temps d’écart. Je venais de faire un trajet un peu long à vélo. La première fois, c’était sur le chemin du retour. J’ai fait une crise de tétanie. Une femme s’est arrêtée, un peu paniquée, elle m’a aidée à me remettre, et m’a ramenée devant chez moi. J’avais trouvé ça très gentil, surtout de nos jours, je pensais que personne ne se serait arrêté, mais d’un autre côté, j’avais souffert. J’avais l’impression de provoquer une sorte de pitié chez les gens, et ça m’insupporte.
Et plus tard, sur le chemin de l’aller, mais cette fois il ne s’agissait pas d’une crise. Je roulais assez lentement (j’ai un peu peur de la vitesse), et une voiture, bleue foncée, branlante, qui en fait était plus une épave qu’une voiture, me suivait dans un boucan impitoyable. A un moment, elle a voulu me doubler, et j’ai eu peur. Je n’aime pas quand une voiture passe trop près de moi quand je suis à vélo. Ma peur m’a fait dévier de la route et je suis tombée dans le fossé. La voiture s’est arrêtée un peu plus loin, a reculé, et un gros garçon en est sorti.
Souvent, quand on m’a demandé à quoi ressemblait Jérémy, j’ai répondu " moche ". Parce que je ne savais pas quoi dire en fait. Moi je le trouvais ni beau ni moche ni attrayant physiquement, ni repoussant. La première fois que je l’ai vu, il m’a fait penser à un gars avec qui j’étais " sortie " à l’hôpital psy. D’ailleurs, ce gars s’appelait Jérémy aussi. Peut-être que tous les Jérémy se ressemblent…
Lui il était un peu fort mais ça lui allait bien. Il avait les cheveux très foncés, il était mal rasé ce jour-là (et il ne m’a pas semblé le voir mieux rasé que ça par la suite) mais ça faisait pas mal sur son visage rondouillet, il avait des tout petits yeux, cachés sous d’épais sourcils noirs, mais tellement expressifs. Il avait des grosses lèvres, lèvres qui m’ont marquée à jamais, mais pas très rouges, ça faisait tout drôle au milieu des ses poils noirs, mais si original. Son corps était un peu déséquilibré. Il avait des grands bras, un gros bidon et des petites jambes. De premier abord, comme ça, je ne lui aurais pas parlé si je l’avais croisé dans la rue. Il avait des vêtements noirs et épais, des piercings un peu partout (2 sur l’oreille droite, 3 sur la gauche, 1 au sourcil droit, 1 sur la lèvre inférieur, et un au nombril). Il m’aurait fait peur, je pense. Il avait l’air de ces jeunes violents et rebelles qui passent à la télé. De ceux qui s’amusaient à racketter les plus petits, qui violaient les minettes dans la rue, qui dealaient de la drogue, qui brûlaient les voitures et tout ce genre de choses. J’ai su plus tard que ma première impression n’était pas si fausse que ça.
Il m’a demandé si tout allé bien, si je ne m’étais pas fait mal, et surtout comment j’avais fait pour tomber. Sa voix était rauque mais très assortie à son physique. Il m’a aidée à ramasser mon vélo (j’ai eu très peur de l’avoir cassé, même s’il me bousillait les chevilles, c’était mon seul moyen de locomotion du moment, et j’aimais bien rouler sur ces routes de campagne quand j’étais à peu près en forme). Puis il m’ dit que j’étais pâlotte, qu’il était inquiet, il m’a demandé si j’étais malade ou si c’était la peur qui me rendait si blanche, et il m’a proposé de me ramener. Je répondais par des oui, des non, des mots courts, rapides à dire,…Et quand il m’a dit ça je savais pas quoi dire. J’ai pensé à cette femme qui m’avait ramenée quand j’avais fait ma crise. Elle m’avait pas trop embêtée dans la voiture. J’ai pensé ensuite à ces recommandations qu’on ne m’avait jamais faite à moi directement, mais que j’avais entendu de-ci-delà, " ne monte jamais dans la voiture d’un inconnu ", " n’écoute pas les messieurs que tu ne connais pas "… Tant pis. J’étais fatiguée, j’avais 15 ans et demi, et je pensais être capable de me défendre en cas de problème, malgré mes faiblesses. Je me conférais des forces que je n’avais pas. En plus, j’avais un portable. Depuis huit mois. Je pouvais m’en servir.
Mais d’abord, je refusais, par principe. Je voulais voir comment il allait réagir. Il a un peu insisté, m’a demandée si j’étais sûre, m’a soutenu que j’avais vraiment pas l’air bien…J’ai fini par accepter timidement. Il s’est demmerdé je sais pas trop comment, comme l’avait fait la nana de l’autre jour, pour rentrer mon vélo dans le coffre de ce qui lui servait de voiture. Puis il m’a fait assoir à la place du mort. Ca sentait vraiment mauvais. Le genre d’odeur des vieilles voitures dans lesquelles on avait trop mit de désodorisant, qui en général me donnaient envie de vomir. Je me suis vue pâlir encore plus dans le rétroviseur, et lui m’a regardée d’un œil inquiet. Il n’a rien dit, a démarré difficilement (mon poids plus celui du vélo, avec le sien, devaient un peu trop surcharger la voiture…) et a commencé à rouler. Il m’a dit de le guider, parce que j’avais beau lui avoir dit le nom de mon bled paumé, il connaissait pas trop le coin. De toute façon même ceux du coin ne connaissaient pas trop mon bled. Mais ça je ne lui ai pas dit. Je lui ai juste montré où il devait tourner, à gauche, à droite, tout droit, encore à gauche, encore un petit coup à droite, et voilà, on est arrivés, j’habite ici, merci beaucoup de m’avoir ramenée, attends je vais t’aider à sortir ton vélo, ça va aller, est-ce qu’il y a quelqu’un qui peut s’occuper de toi ici maintenant, tu es sûre que ça va aller, oui oui merci beaucoup au revoir. Et là, le truc, le moment-clé, l’instant fatal :
•    Attends !
•    Oui ?
•    Tu es vraiment sûre que ça va aller ?
•    Oui, oui, merci beaucoup, ne t’en fais pas, je vais me reposer un peu, encore merci de m’avoir ramenée.
•    Tu veux me faire plaisir ?
•    Euh…
•    Après le service que je viens de te rendre !
•    Ça dépend de quoi il s’agit…
•    Quand je t’ai vue tomber, j’ai eu très peur. Et là, à te voir toujours aussi pâle, je suis encore inquiet…Est-ce que tu veux bien me donner ton numéro, que je t’appelle plus tard pour me rassurer ? Sinon je vais difficilement pouvoir repartir tranquille.
•    Euh…Ben…
Ça ne m’a pas tout de suite sauté aux yeux, mais je me suis demandé plus tard pourquoi il ne m’avait pas plutôt proposé de me donner son numéro à lui, pour que je décide moi de l’instant où je pouvais le " rassurer ". J’ai fini par accepter. Après tout, à quoi ça m’engageait ? Je répondrai que si j’en aurai envie ! Je lui dictais donc mon numéro (que j’avais appris par cœur dès le moment où j’avais reçu mon portable), et le regardais l’écrire sur sa main. Jamais je n’aurais imaginé, si je l’avais croisé dans la rue, qu’il se serait comporté comme ça en pareilles circonstances…
Je suis rentrée chez moi et j’ai été m’allonger sur mon lit, à coté de ma chatte. Je me suis reposée un long moment avant que ma mère arrive.
Il m’a rappelée environ trois jours après. J’en fus très étonnée. Je pensais qu’il avait voulu me rappeler le lendemain, voir même le soir de mon " accident "… Je m’étais donc dit qu’il avait oublié, que c’était pour paraître sympa qu’il avait fait mine de s’inquiéter…Mais moi je ne l’avais pas oublié, et, sans trop savoir pourquoi, j’étais très heureuse d’entendre sa voix dans mon téléphone.
Il me demanda si ça allait mieux. Je lui dis que j’étais encore un peu fatiguée, mais que ça n’avait peut-être rien à voir. Il essaya de comprendre pourquoi je disais ça, mais je me retins de lui en dire plus. Difficilement, d’ailleurs. Je ne savais pas pourquoi, mais il m’inspirait confiance. Vraiment. C’était la première fois que j’avais envie de faire confiance à un mec.
Il entama tout un discours sur la dangerosité du vélo et des voitures sur les routes de campagne, qu’il n’y avait pas de piste cyclable sur les côtés comme dans les grandes villes,…
La suite...Ma raison de vivre.
Par Je sais pas trop... - Publié dans : Souffrances
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